Histoire de l’écriture : le cunéiforme

Bien avant l’invention de l’alphabet, les habitants de la Mésopotamie ont créé un système d’écriture qui allait transformer la mémoire humaine. Le cunéiforme, né il y a plus de 5000 ans, n’était pas seulement un outil de comptabilité : il est devenu le premier langage écrit capable de raconter des mythes, de fixer des lois et de transmettre des savoirs.

Les racines du cunéiforme

L’écriture cunéiforme1 apparaît vers 3200 av. J.-C. à Uruk, une grande cité sumérienne. À cette époque, l’économie se complexifie : il faut gérer les récoltes, les troupeaux, les impôts et les échanges commerciaux.
D’abord, les Sumériens utilisent des jetons en argile pour représenter des quantités. Puis, pour simplifier, ils enferment ces jetons dans des bulles d’argile scellées. Rapidement, ils comprennent qu’il est plus pratique de graver directement des signes sur l’argile. L’écriture est née.

Des dessins aux clous : la révolution du calame

Illustration d'une main gravant des symboles cunéiformes sur une tablette d'argile avec un calame.

Au départ, le cunéiforme ressemble à de petits pictogrammes (dessins schématiques). Mais écrire avec précision sur l’argile est long et fastidieux. Les scribes2 vont alors utiliser un calame3, un roseau taillé en biseau, qui laisse une empreinte en forme de coin (cuneus en latin).
Les signes deviennent alors des combinaisons de traits triangulaires, plus rapides à tracer et mieux adaptés au support

Tablette d’argile sumérienne détaillant des quantités d’argent et d’autres denrées destinées au gouverneur (vers 2500 av. J.-C.)
Osama Shukir Muhammed Amin FRCP(Glasg)

Un système d’une grande richesse

Contrairement à l’alphabet, qui réduit l’écriture à quelques dizaines de lettres, le cunéiforme compte plusieurs centaines de signes.

  • Logogrammes : un signe = un mot ou une idée (ex. : une étoile pour « dieu »).
  • Phonogrammes : un signe = une syllabe (utile pour écrire des noms).
  • Déterminatifs : signes muets indiquant la catégorie d’un mot (ex. : devant les noms de dieux ou de métiers).

Ce système complexe permet d’écrire toutes les nuances d’une langue.

Un outil partagé par des peuples et des empires

Le cunéiforme n’a pas appartenu qu’aux Sumériens. Il a été adopté et adapté par :

  • les Akkadiens (Babyloniens et Assyriens),
  • les Élamites,
  • les Hittites d’Anatolie,
  • les Perses achéménides, qui l’ont simplifié pour écrire l’ancien perse.

Pendant près de 3000 ans, il a été la langue diplomatique du Proche-Orient, au même titre que l’anglais aujourd’hui.

Que racontaient les tablettes ?

Les milliers de tablettes4 retrouvées dans les fouilles nous offrent une image vivante des sociétés mésopotamiennes :

  • Textes économiques et administratifs : inventaires, contrats, reçus.
  • Lois : comme le célèbre Code de Hammurabi (vers 1750 av. J.-C.).
  • Textes religieux : prières, hymnes, rituels.
  • Sciences : astronomie, médecine, mathématiques.
  • Littérature : l’Épopée de Gilgamesh, considérée comme la plus ancienne œuvre littéraire du monde.
  • Écoles de scribes : certaines tablettes sont de simples exercices d’élèves !

La voix de Gilgamesh

Extrait de l’Épopée de Gilgamesh (vers 1800 av. J.-C.)

« Regarde ses remparts, gravis leur escalier millénaire.
Admire la terrasse, aucun être humain ne l’a construite semblable.
Monte sur le rempart d’Uruk, parcours ses fondations.
Regarde la boîte de cuivre, ouvre la serrure d’airain.
À l’intérieur repose une tablette de lapis-lazuli.
Sur elle est gravée l’histoire de Gilgamesh. »

Cet extrait illustre la fonction mémorielle et littéraire du cunéiforme : fixer les récits fondateurs d’un peuple.

Ancienne gravure représentant Gilgamesh et Éabani (Enkidu) combattant des monstres et un taureau

La justice selon Hammurabi

Extrait du Code de Hammurabi (vers 1750 av. J.-C.)

« Si un homme a crevé l’œil d’un autre, on lui crèvera l’œil.
Si un homme a brisé l’os d’un autre, on lui brisera l’os.
Si un homme a fait tomber une dent à son égal, on lui fera tomber une dent. »

Ce passage célèbre illustre la fonction juridique et normative du cunéiforme, garant de l’ordre social.

Code d’Hammurabi5 (1792-1750 av. J.-C.)
Mésopotamie, Suse, fouilles de la délégation en Perse, Fouilles J. de Morgan, 1901 – 1902.

La redécouverte du cunéiforme

Lorsque les premières tablettes furent exhumées au XIXe siècle, personne ne savait les lire. Le déchiffrement a été rendu possible grâce à l’inscription de Behistun, gravée au VIe siècle av. J.-C. par le roi perse Darius Ier.
Ce texte trilingue (vieux perse, élamite et akkadien) a servi de pierre de Rosette du cunéiforme. Grâce aux travaux de Henry Rawlinson6 et d’autres savants, les voix de la Mésopotamie ont pu de nouveau être entendues.

Actualité récente

Bibliographie

  • Gilgamesh, le roi qui ne voulait pas mourir, adaptation de Viviane Koenig, Éditions Gallimard Jeunesse, coll. Histoires de toujours, 2009.
  • La Mésopotamie racontée aux enfants, de Brigitte Coppin, Éditions Père Castor-Flammarion, 2006.
  • Les grands mythes de Mésopotamie, de Claude Pouzadoux, Éditions Actes Sud Junior, 2012.
  • Vivre en Mésopotamie, de Patrick Leterreux, Éditions Nathan, coll. Les Petites Histoires de l’Histoire, 2015.

  • Jean Bottéro, L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987.
  • Jean-Jacques Glassner, Écrire à Sumer : l’invention du cunéiforme, Le Seuil, 2000.
  • Jean Bottéro & Samuel Noah Kramer, Lorsque les dieux faisaient l’homme : Mythologie mésopotamienne, Gallimard, 1989.
  • Samuel Noah Kramer, L’Histoire commence à Sumer, Arthaud, 1956 (rééd. 2012).
  • Dominique Charpin, Lire et écrire à Babylone, PUF, 2008.
  • François Desset, Déchiffrer l’écriture : des hiéroglyphes au linéaire élamite, La Découverte, 2022.
  • Jean Bottéro, La plus vieille religion : en Mésopotamie, Gallimard, 1998.
  • Jean-Marie Durand, Les documents cunéiformes et l’histoire de la Mésopotamie, CNRS Éditions, 2009.
  1. écriture faite de traits en forme de clous ↩︎
  2. fonctionnaire lettré, chargé de l’écriture et de la mémoire des cités ↩︎
  3. tige de roseau taillée servant à écrire sur l’argile ↩︎
  4. plaque d’argile, séchée ou cuite, support principal du cunéiforme ↩︎
  5. Un exemplaire de cette imposante stèle basalte se devait de figurer dans chacun des principaux temples du royaume de Babylone. Hammurabi, le souverain législateur est représenté au sommet, recevant de la divinité de la justice, Shamash, les insignes du pouvoir. Le texte légal qui suit est ainsi légitimé et favorise l’unité sociale en protégeant, régulant ou sanctionnant. Composée en akkadien simplifié afin d’être plus accessible, c’est la plus longue inscription connue en écriture cunéiforme ainsi que la première mention écrite de la loi du talion. ↩︎
  6. Henry Creswicke Rawlinson, né le 5 avril 1810 à Chadlington, dans l’Oxfordshire et mort le 5 mars 1895, 1er baronnet, est un militaire, diplomate et orientaliste – assyriologue britannique. Il est parfois surnommé le « père de l’assyriologie ». ↩︎

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